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Le loup et le Chien

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COMMENTAIRE

Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.

L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.

Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.  »

Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.  »

Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?

– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.  »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

Jean de la Fontaine

Plusieurs personnes ont déjà commenté

  1. Mohamed
    21 novembre 2016

    Les fables de LAFONTAINE n’ont pas pris une ride, il est dommage que la plupart de ses textes soient enseignés aux enfants dans le primaire et oubliés dans le second cycle, là où les jeunes ont gagnés en maturité pour apprécier toute la finesse et la pertinence de ses observations sur le monde des hommes travesti dans une parodie animalière. Il faut reprendre son œuvre complète, pour en apprécier toute la saveur, à ce propos un lien internet serait des plus utile, merci.

  2. Salim
    22 novembre 2016

    Héhé effectivement elles sont immortelles ces fables et la censure sous Louis XIV c’était quand même autre chose que la censure d’aujourd’hui ! C’était très risqué d’être un artiste engagé. Pour ceux que ça intéresse voici un lien vers toutes les fables de la Fontaine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_Fables_de_La_Fontaine

  3. Jérémy
    25 décembre 2016

    C’est une des fables de La Fontaine que j’apprécie le plus parce qu’elle montre les limites du pouvoir de l’argumentation. En effet, le Chien ne parvient pas à convaincre le Loup d’adopter le même style de vie que lui. Quelques autres fables fonctionnent sur le même thème : par exemple « Le Berger et son troupeau » où le Berger n’obtient pas de ses moutons qu’ils résistent au Loup, et « Le Loup et l’Agneau » où l’Agneau a les meilleurs arguments du monde mais ils ne font pas le poids face au désir qu’a le Loup de le manger.
    On présente souvent les fables comme des textes instructifs qui, au moyen des morales, visaient l’amélioration des hommes ; mais il semble que La Fontaine ait eu conscience qu’il ne pouvait pas changer grand chose aux humains, insensibles aux arguments.